Babetida Sadjo, une étoile filante

Elle est une des actrices et réalisatrices africaines qui montent ! Entretien avec la belle Bissau-guinéenne à l’occasion d’une tournée où elle joue Terre noire, pièce de théâtre anti-multinationales agraires.

A 34 ans, la comédienne belge d’origine bissau-guinéenne, Babetida Sadjo, attire tous les regards. Depuis fin janvier et jusqu’à fin mars, elle est en tournée dans toute la France avec la pièce de théâtre Terre noire, un drame inspiré par les luttes de Pierre Rabhi et Vandana Shiva qui condamnent le pillage des terres par les multinationales agroalimentaires.

Avec déjà une vingtaine de pièces de théâtre et cinq longs métrages à son actif (dont Ombline de Stéphane Cazes en 2012 et Neuf Mois fermes d’Albert Dupontel en 2013), Babetida n’a rien d’une novice. C’est une artiste complète. Une interprète, réalisatrice et metteuse en scène confirmée qui porte un regard très aguerri sur le jeu d’acteur.

BABETIDA IAMDIVAS

 

Danser sous la lune

Née le 19 septembre 1983, troisième d’une fratrie de sept enfants, Babetida grandit dans la localité bissau-guinéenne de Bafata. Petite, elle est comme toutes les fillettes de son quartier, pressée d’en finir avec les corvées quotidiennes et les devoirs pour, le soir venu, aller jouer, rire et « danser sous la lune » avec ses copines. Tout n’est pas rose pour autant… Elle connaît les affres de la faim, sa mère s’étant retrouvée seule pour subvenir aux besoins de toute la famille. Mais ces épreuves n’amoindrissent pas le terrible secret qu’elle porte dans sa chair ; celui de son innocence volée par un homme qui a abusé d’elle.

Puis son existence bascule dans l’exil, lorsque sa mère rencontre et épouse un coopérant belge, et que toute la tribu est ensuite contrainte de le suivre dans une nouvelle affectation en Asie. « Quitter l’Afrique pour le Vietnam a été un choc, lâche-t-elle. Mais ça a aussi été une libération car ce départ, loin du pays, m’a aidé à surmonter l’horreur que j’avais subie à 9 ans. » L’espace d’une fraction de seconde, son regard se voile… Inscrite au lycée français d’Hanoï, Babetida, 13 ans alors, doit apprendre la langue et s’adapter à ce tout nouvel environnement. C’est là qu’elle découvre le théâtre, une passion qui ne la quittera plus jamais.

Cette vocation se confirme plus tard en 2000, lorsque, une fois la mission de son beau-père achevée, la famille part s’installer en Belgique. Pour la jeune femme, le désir de devenir comédienne est si viscéral qu’elle passe outre ses doutes et ses craintes légitimes et choisit de suivre des cours privés d’art dramatique à Liège. Avant de fréquenter, pendant quatre ans, le Conservatoire Royal de Bruxelles – non sans s’être interrogée sur une possible carrière de sage-femme ou d’avocate. « C’est tout moi ça, commente-t-elle dans un sourire. Je suis déterminée mais indécise. Une part de moi, sans doute marquée par ce parcours d’exilée, est impulsive et aspire à vivre l’instant présent. Ici et maintenant. L’autre moi, en revanche, se méfie de ces pulsions, souvent sources d’erreurs. »  Voilà qui révèle toute la complexité du personnage. Ses atermoiements, ses questionnements, ses contradictions…

BABETIDA IAMDIVAS

« C’est ma prof de théâtre, Daniela Bisconti, qui m’a appris à apprivoiser mon tumulte intérieur. » De fait, avec son fils âgé de 7 ans, Babetida avoue « jouer un concerto de “Je t’aime” » au quotidien. « C’est mon trésor et je le protège, confie-t-elle. Après tout, il n’a pas choisi d’avoir une maman médiatique ! Mon petit garçon me ramène à l’essentiel. Je suis heureuse de le voir épanoui et solide ; du coup, je n’éprouve aucune culpabilité quand je m’absente pour un tournage et que je dois le laisser avec son papa… »

Âme d’artiste

Hyperactive, Babetida mène plusieurs projets de front. « On me dit souvent que je devrais tenter une carrière aux Etats-Unis, d’autant que je me débrouille bien en anglais. C’est flatteur mais ça ne me tente pas plus que ça. Mon “rêve américain” à moi, c’est l’Afrique ! » En haut de la liste des réalisateurs avec lesquels elle souhaiterait travailler, figurent Moussa Touré (La Pirogue, 2012) et Flora Gomes (Les yeux bleus de Yonta, 1992).

Au moment de se quitter, on n’a pas vu le temps passer. Mais Babetida est déjà partie. Lumineuse et fugace, comme une étoile filante…

Par Françoise Diboussi