Chroniques littérature

Histoires de ventre

Lola Shoneyin

Nigéria. Bolanle a 21 ans. L’avenir s’ouvre à elle, prometteur, grâce notamment à sa mère qui a tout fait pour que sa soeur et elle suivent des études et soient indépendantes. Pourtant, un jour, Bolanle décide d’épouser, sacrilège, « un ogre polygame », Baba Segi. Que s’est-il passé pour qu’elle accepte de devenir, elle élevée dans une famille chrétienne, la quatrième épouse d’un homme qui a le double de son âge et est déjà père de sept enfants ?  Elle est perdue. D’autant qu’elle est la dernière venue, la plus jeune et la plus éduquée. Tout ça ne laisse présager rien de bon pour les co-épouses alarmées. Mais Bolanle est décidée à se faire sa place et cela passera forcément par la maternité, seul moyen d’assoir sa légitimité, croit-elle. Mais le temps passe et le ventre de Bolanle ne s’arrondit pas. Des tests sont passés et, stupeur et tremblement, il s’avère que c’est Baba Segi qui est stérile ! Le roman de Lola Shoneyin ausculte avec cruauté et humour une société nigériane qui nie à la moitié de sa population toute identité en dehors de la maternité.

Lola Shoneyin, Baba Segi, ses épouses, leurs secrets. Actes Sud, 291p.

Etrange beau-père !

Petina Gappah

Memory a été vendue à l’âge de 9 ans à Lloyd Hendricks. Lloyd, riche blanc qui « a accueilli cette enfant noire » a été tué. Memory est accusée du meurtre et se retrouve dans le couloir de la mort d’une prison du Zimbabwe. Alors elle se souvient, elle l’enfant du township de Mufakose, de sa vie auprès de cet étrange homme qui l’a éduquée à Harare. Mais un jour, elle surprendra son secret : officiellement célibataire endurci, Lloyd entretient une liaison avec son ami Zenzo. Memory, élevée dans la foi chrétienne, en gardera alors un sentiment de répulsion. Ce n’est que plus tard qu’elle comprendra mieux cet homme étrange, dans un pays qui a fait de l’homosexualité « un stigmate ». Pourquoi s’accuse-t-elle, des années plus tard, de sa mort ? La raison donnée à la fin du roman éclaire la relation filiale qui s’était tissée entre elle et lui. Petina Gappah réussit un roman âpre qui décrit un Zimbabwe écartelé entre Blancs et Noirs, entre héritage religieux lourd et interdits sexuels pesants.

Petina Gappah, Le livre de Memory. JC Lattès, Littérature étrangère, 343p.

La tentation de l’islamisme

Fouad Laroui

Ali, informaticien et Malika, institutrice s’aiment.  Alors qu’ils viennent de s’installer ensemble à Belleville, survient un incident :  Ali est écarté d’un grand projet sur lequel il travaillait. Il en conçoit alors une amertume puis une colère qui le mèneront à interroger son acceptation réelle, lui le Marocain au parcours brillant, par la société française. D’interrogations en doutes, il sera alors tenté par l’islamisme. A partir du récit d’un couple qui se délite, Fouad Laroui retisse aussi les liens, plus tendus ceux-là, de la grande Histoire, celle des Accords Sykes-Picot, de la Déclaration Balfour puis du règne du « vice-roi » américain Paul Bremer dans un Irak en lambeaux. L’interpénétration des deux récits montre alors comment l’Histoire pèse toujours sur des trajectoires qu’on croit individuelles et singulières.

Fouad Laroui, Ce vain combat que tu livres au monde. Julliard. 288p.

Quand l’Algérie se cherche…

Tierno Monénembo

Aïn Guesma, en Algérie, début des années 1980. La jeune Zoubida s’ennuie, entre un père tourmenté par un secret pesant et une mère taciturne. Mais l’arrivée au village d’Alfred, un Camerounais venu enseigner dans la petite ville refermée sur elle-même, va être le déclencheur d’une série d’évènements qui vont amener la jeune fille à fuir sa famille et sa communauté. A travers ce roman âpre, tendu, Tierno Monénembo dessine en creux une Algérie à la recherche de son identité, entre un passé mythifié, un présent suspendu et un avenir incertain. Dans l’ombre encore brûlante de la guerre d’Algérie, se profile déjà la tentation islamiste qui plongera le pays dans une décennie de cendres. L’ombre de Kateb Yacine plane aussi, hommage conscient de l’écrivain guinéen au maître algérien.

Tierno Monénembo, Bled. Le Seuil. 198p.

Par Hassina Mechaï