Chroniques littérature

BLOCAGES AU PAYS DE VICTOR HUGO

Kaoutar Harchi

C’est là un essai brillant qui interroge le parcours de cinq auteurs algériens face à l’institution littéraire française. Kaoutar Harchi, sociologue, revient sur la « stratégie » de ces cinq auteurs qui se sont frottés aux gardiens du temple. L’académicienne Assia Djebar et Kateb Yacine se sont surtout mus en porte-parole d’une guerre d’Algérie alors brûlante. Rachid Boudjedra adoptera une position plus franchement frontale. Enfin, les plus jeunes, Kamel Daoud et Boualem Sansal, montreront une capacité de contournement  et d’adaptation certaine. En creux, Kaoutar Harchi décrit aussi une institution qui peine à accepter pleinement ces auteurs étrangers de langue française qui font pourtant beaucoup pour le renouveau de cette dernière.

Kaoutar Harchi, Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, Éditions Pauvert

 

Adichie

UNE AFRICAINE EN AMERIQUE

Voilà un roman qui ne quitte pas l’esprit de celui qui le commence. Fresque dense, Americanah suit le parcours d’Ifemelu, jeune Nigériane qui quitte son pays pour suivre des études à Philadelphie. Elle espère que son amoureux, Obinze, fou de littérature américaine, la rejoindra vite. Mais rien ne se passe comme prévu. Ifemelu découvre une société encore structurée et compartimentée par la question de la race. Obinze, quant à lui, après avoir tenté d’émigrer vers l’Angleterre et connu les affres des sans-papiers, revient au pays et devient un riche homme d’affaires. A travers ce roman d’une grande finesse psychologique, Chimamanda Ngozi Adichie évoque  avec intelligence la question de la race, de la classe sociale, de l’africanité, mais aussi de l’exil. Magistral.

Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah, Gallimard.

AU NOM DU PERE…

Hisham Matar

 

Comment vit-on après l’enlèvement puis la disparition d’un père, opposant historique à Kadhafi, dont on ne sait, pendant plus de 20 ans, s’il est vivant ou s’il est mort. C’est à cette question que tente de répondre l’écrivain libyen, Hisham Matar. 12 mars 1990, Jaballa Matar est enlevé au Caire, avec la complicité du pouvoir égyptien, puis enfermé à Tripoli, dans la prison d’Abou Salim. Mars 2012, Hisham Matar, retourne sur cette terre qu’il n’a plus foulée depuis des décennies. S’ensuit une enquête sur les circonstances de l’enlèvement de son père, et sa probable mort. A travers ce récit, c’est aussi toute la Libye que décrit Hisham Matar, celle qui a lutté contre le colonialisme italien, celle qui a cru en la révolution kadhafiste avant que la cruelle réalité du régime ne la rattrape. Celle aussi qui a fait sa révolution avant de sombrer dans une inextricable guerre civile. Un roman élégiaque qui reste longtemps en mémoire.

Hisham Matar, La terre qui les sépare, Gallimard

L’ISLAM, CET INCONNU

Comprendre l'islam

Comment comprendre l’Islam ? Adrien Candiard, Frère dominicain mais aussi chercheur arabisant, développe tout un corpus spirituel, religieux, philosophique et juridique dans un petit précis érudit mais clair. Il pose dès le début deux erreurs à éviter : « La première, c’est de croire que l’islam existe, la seconde, de croire qu’il n’existe pas ». Il invite également à ne pas définir tout musulman par son identité religieuse car, comme chez tout être humain, d’autres facteurs et déterminismes sociaux ou psychologiques jouent. Car faire ainsi, c’est « essentialiser l’islam » et le figer dans « une essence éternelle et stable ». Plongeant dans la géopolitique actuelle, il montre aussi comment Daech est le rejeton très humain de guerres et d’occupations qui ont détruit l’Irak et exacerbé les revendications sunnites.  Didactique, déployant un humour certain pour un sujet aussi délicat, Adrien Candiard réussit un livre pédagogique d’utilité publique.

Comprendre l’islam, ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien, Adrien Candiard, Champs actuel

Par Hassina Mechaï