Il était une fois…. Angela Davis, féministe, militante des droits de l’homme

Le 4 juin 1972 l’Afro-américaine Angela Davis, accusée d’avoir participé à une prise d’otage sanglante dans un tribunal de Californie, est acquittée. Retour sur cette grande figure du mouvement noir américain, intellectuelle, militante féministe toujours en lutte.

Une vie de combats. Il y a 45 ans la militante des droits civiques afro-américaine Angela Davis, menacée de la peine de mort, était acquittée après un long acharnement judiciaire. Elle était la femme à abattre du pouvoir américain, en raison de son militantisme communiste et de son activisme au sein du Parti des Panthères Noires Black Panters

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Prisonnière politique, elle est libérée sous la pression internationale

En 1970 Angela Davis est accusée d’avoir participé à une prise d’otage sanglante dans un tribunal en Californie, lors d’une audience des «Frères de Soledad» (prisonniers afro-américains et membres des Blacks Panthers). Parmi les victimes figure un juge fédéral et l’arme utilisée par le preneur d’otage est enregistrée au nom d’Angela Davis. À charge également pour le FBI: son action au sein du comité pour la défense des «Frères de Soledad» et son appartenance au parti communiste. Bien qu’innocente, elle est mise sur la liste des dix criminels les plus recherchés par le FBI. Arrêtée en octobre 1970 à New York, elle est inculpée par l’État de Californie de meurtre, kidnapping et conspiration, le 5 janvier 1971. Elle risque la peine de mort.
Mais autour du slogan «Free Angela» une vaste mobilisation se met en place dans tout le pays en faveur de la prisonnière politique. Un Comité pour la libération d’Angela Davis est créé. Le mouvement qui prend de l’ampleur devient international, rassemblant anonymes, militants, et intellectuels. Ainsi en France, Louis Aragon et Jean-Paul Sartre participent à la campagne de libération d’Angela Davis. Des artistes s’engagent également comme John Lennon et Yoko Ono et les Rolling Stones qui lui consacrent une chanson en 1972. La mobilisation porte ses fruits: après seize mois d’emprisonnement, sous la pression internationale, Angela Davis est libérée sous caution. Elle comparaît libre à son procès, et le 4 mai 1972 le jury -composé uniquement de Blancs- l’acquitte. Á propos de cet épisode de sa vie, elle écrit dans la préface de son autobiographie: «Le seul évènement extraordinaire de mon existence ne me concerne pas en tant qu’individu -il suffisait d’une pirouette de l’Histoire pour que tout autre sœur (ou frère) devienne cette prisonnière politique que des millions de gens à travers le monde ont sauvée de la persécution et de la mort». Une fois libre et déclarée non coupable elle poursuit la lutte pour les autres prisonniers politiques noirs.

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Elle milite sur tous les fronts depuis un demi-siècle

Son engagement militant date du lycée: elle appartient alors à une organisation de jeunesse marxiste-léniniste -Advance. Elle participe à des manifestations en faveur de la paix, pour les droits civiques et connait sa première arrestation. Mais si elle a rapidement la certitude que «pour parvenir à ses buts ultimes la lutte de libération des Noirs, elle aurait à s’insérer dans le mouvement révolutionnaire qui, lui, englobait tous les travailleurs», ce n’est pourtant qu’en 1968 qu’elle adhère au Parti communiste américain (dont elle est exclue en 1991, victime d’une purge). Et c’est à la même époque qu’elle est membre -pendant un certain temps- du Parti des Panthères Noires (Black Panthers Party), mouvement révolutionnaire qui prône la violence politique. Cet engagement politique et cet activisme lui valent d’être surveillée par le FBI et licenciée de son poste d’assistante en philosophie à l’université de Californie.
Hier comme aujourd’hui, cette militante des droits de l’homme lutte contre le racisme (qu’elle qualifie maintenant de «structurel», présent dans la police, l’éducation, la justice) et pour réformer la prison et les conditions de détentions de prisonniers noirs. Elle combat particulièrement le fonctionnement actuel du «système industriel carcéral» américain, la brutalité policière et l’emprisonnement de masse. Elle milite aussi pour l’abolition de la peine de mort -aux États-Unis et dans le monde- ainsi que pour la suppression des prisons. Au nom de la liberté et de l’auto-détermination des peuples, elle soutient la résistance palestinienne. Elle lutte également pour les droits des homosexuels, et reste très engagée dans des mouvements de femmes noires -notamment pour les prisonnières, «les invisibles».

Elle a étudié à la Sorbonne: de la littérature à la philosophie

Étudiante en littérature à l’université Brandeis dans le Massachusetts, et après avoir suivi des cours de français à Biarritz à l’été 1963, elle s’inscrit à la Sorbonne. Et se consacre à l’étude de la littérature contemporaine avec quatre cours sur le roman français, le théâtre, la poésie et les concepts. Elle écrit dans son autobiographie à propos de cette période: «À la Sorbonne, j’avais toujours l’impression d’être à l’église -des piliers séculaires soutiennent les plafonds démesurément hauts où s’étalent de vieilles peintures défraîchies. Le caractère sacré qui suintait de cet endroit forçait ses milliers d’étudiants au silence. Le travail que j’y faisais semblait incompatible avec l’environnement».
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Mais c’est en préparant son diplôme de littérature française qu’elle découvre son intérêt pour la philosophie. Jean-Paul Sartre est selon ses dires une figure-clef de sa transition de la littérature vers la philosophie: en étudiant l’écrivain d’un point de vue littéraire, elle découvre «la dimension philosophique de son œuvre». Angela Davis se réoriente alors vers des études philosophiques et part à Francfort. Mais en raison de la métamorphose du mouvement de libération, de l’apparition du «Black Power» et de sa frustration de ne pouvoir participer à la lutte, elle décide de rentrer aux États-Unis. Et c’est à l’Université de San Diego, sous la direction d’Herbert Marcuse, qu’elle prépare sa thèse.

C’est une intellectuelle et une chercheuse reconnue

Cette diplômée de philosophie fait l’essentiel de sa carrière universitaire à l’université de Californie où elle donne des cours et mène ses travaux de recherches. Mais elle est également conférencière dans tous les États-Unis, en Afrique, en Europe et dans l’ancienne Union soviétique.
Ces centres d’intérêts sont: la philosophie féministe et particulièrement le Black feminism, les études afro-américaines, la théorie critique, le marxisme ou encore le système carcéral. Ces travaux sont reconnus à tel point qu’elle devient en 1994 directrice du département des études afro-américaines et féministes de l’université de Californie (Santa Cruz). Quatre ans plus tard, elle obtient la chaire d’histoire de la connaissance dans cette même université. Cette retraitée, qui a reçu le titre de professeur émérite dans ces deux départements, continue à donner des cours et des conférences aux États-Unis et à l’étranger.

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C’est son engagement dans le mouvement noir qui la conduit au féminisme

Angela Davis est une militante qui prend des responsabilités dans les organisations du mouvement des droits civiques auxquelles elle appartient. Mais elle se heurte très vite au sexisme des leaders masculins, qui confondent selon elle «leurs activités politiques avec l’affirmation de leur virilité». Et pensent que les femmes noires menacent «les acquis de leur masculinité», notamment celles qui prennent des initiatives et travaillent à devenir des leaders à part entière. Ainsi c’est ce militantisme qui la conduit au féminisme: elle considère qu’un mouvement de libération digne de ce nom, ne peut asservir ses propres membres.
En s’interrogeant sur les luttes de libération et d’émancipation des femmes noires, elle en conclut qu’elles ne peuvent réussir qu’en luttant en même temps, contre le racisme, le sexisme et les questions de classe. C’est la notion «d’intersectionnalité des luttes». Elle est l’auteur de plusieurs livres: Femmes, race et classe (1981); Femmes, Culture et politique (1989); Héritage du Blues et féminisme noir (1999)

Pour aller plus loin: Angelas Davis, autobiographie, traduit de l’anglais par Cathy Bernheim, Les éditions Aden, 2013.

Source le Figaro Par Véronique Laroche Signorile