Fatou Diome : ” Battre en retraite n’est pas dans ma nature “

Ses prises de position, en 2015, contre l’hypocrisie de l’Europe et le silence de l’Union africaine face au drame des naufrages de migrants en Méditerranée n’avaient pas manqué de faire tâche dans le bon sens du terme sur les réseaux sociaux. Rencontre avec une « petite têtue ».

I AM DIVAS : Petite, vous alliez à l’école en cachette jusqu’à ce que votre instituteur persuade votre grand-mère de vous laisser fréquenter sa classe. D’où vous venait cette soif d’apprendre ?

Fatou Diome : De la petite curieuse têtue en moi (rires) ! Je pense que l’enfance est assez conformiste : petite, j’avais simplement envie d’être comme les autres, d’aller à l’école avec mes copines. La curiosité et le plaisir d’apprendre vont s’affirmer par la suite, d’où la volonté de poursuivre les études.

IAD : Si vous aviez l’occasion de parler à vos « jeunes sœurs » du continent, que leur diriez-vous ?

FD : Je leur murmurerais un secret qui élargit l’horizon et change la vie de celles qui y croient : l’école. J’encouragerais surtout les parents, en Afrique, comme partout dans le Tiers-Monde, à lutter contre la déscolarisation précoce des filles. On peut chanter la démocratie autant qu’on veut, mais pour la rendre effective, il faut garantir à tous l’éducation qui structure l’esprit d’un bon citoyen. Les femmes étant généralement celles qui s’occupent le plus de l’éducation des enfants, instruire les filles me semble une très bonne voie pour accélérer l’évolution des mentalités. Et comme j’aime à le dire, seul le savoir libère. Pour revendiquer ses droits, il faut d’abord les connaître.

IAD : Vous êtes devenue une immigrée par amour. Vous avez quitté Dakar pour la France, avec votre ex-époux, un Français. Puis vous avez connu les vicissitudes de la vie d’exilée. N’avez-vous jamais songé à « rentrer au pays » ?

FD : D’abord, une femme qui quitte sa famille pour rejoindre son domicile conjugal n’est pas une immigrée. Je ne suis pas partie pour des raisons économiques ni pour une durée déterminée ; je suis partie librement faire ma vie. Maintenant, ai-je songé à « rentrer au pays » après mon divorce ? Non, battre en retraite, ce n’est pas dans ma nature : je voulais garder la tête haute devant ma belle-famille, lui montrer que, malgré son rejet, je pouvais assumer ma vie.

IAD : Dans ces épreuves que vous avez traversées, comment avez-vous trouvé la force de persévérer ?

FD : L’urgence ne laisse pas le temps à la lamentation, c’est la quête de solutions qui occupait mon esprit. Pour chaque mois de loyer, pour chaque facture, pour chaque repas, je me battais. Comme je tenais absolument à poursuivre mes études universitaires, le Père Noël n’allait pas les financer ! Donc, j’accumulais les petits boulots : baby-sitting, cours particuliers, femme de ménage. Pendant ces années difficiles, que j’appelle « mes années ligne parfaite », à force de sauter des repas (rires), l’éducation de mes grands-parents a sûrement été d’un grand secours : c’étaient des gens très dignes et travailleurs, ils m’ont toujours encouragée, dès l’adolescence, à travailler pour gagner mon autonomie.

IAD : En ce qui concerne les rapports Nord-Sud, vous n’êtes certes pas tendre avec les Européens, mais vous êtes également sans complaisance envers les Africains…

FD : L’Afrique ne peut plus, ne doit plus attendre que l’Europe oriente son destin : le corollaire de l’indépendance, c’est la responsabilité. A l’Afrique, je dirais que le réflexe pavlovien qui consiste à toujours désigner un coupable extérieur ne suffit plus pour justifier toutes les défaillances de nos pays et ne les solutionnera pas non plus. Quant à l’Europe, l’abus de ses prérogatives en Afrique ne passe plus inaperçu. Ces deux continents sont, malgré tout, liés par l’Histoire, aujourd’hui, ce lien peut être celui d’un vrai et juste partenariat. Mais, pour cela, il faut du respect mutuel, mieux, une fraternité humaine.

IAD : Est-ce là, le rôle de l’écrivain (et de l’artiste en général) dans la société : jouer les agitateurs de conscience ?

FD : Tout être humain utilise les moyens à sa portée pour faire face à la vie et donner un sens à son existence. Pour moi, c’est l’écriture et, depuis mes treize ans, elle m’accompagne. J’écris librement, je suis donc consciente de la subjectivité de mon regard. Alors, le rôle de l’écrivain dans la société ? Je n’aurai pas l’outrecuidance de définir une mission, j’écris pour déplorer ce qui me semble injuste et proposer un sillage que je crois meilleur. Dans une telle démarche, pour moi comme pour tout artiste, partager est une nécessité. Une œuvre n’acquiert de puissance que lorsque le public se l’approprie, c’est seulement ainsi que des idées nées dans la solitude de la création deviennent des thèmes de débats, qui interrogent la société.

Propos recueillis par G. Yossa