Interview : Oumou Sangaré : “Faut jamais donner raison aux problèmes!”

 

Crédit photo : Benoit Peverelli

Crédit photo : Benoit Peverelli

Il y eut Mama Afrika, alias Miriam Makeba, il y eut encore Cesaria Evora, la chanteuse capverdienne aux pieds nus. Et il y a Oumou Sangaré, la dernière des divas africaines.  N’est pas diva qui veut ! Avoir une voix sublime n’est pas suffisant ; il faut être également l’incarnation d’une culture, « rencontrer » les aspirations, les désirs d’un peuple ou d’un continent. Bref être une icône à l’image de la native de Bamako. Son premier opus, Moussolou, sorti en 1987, en est la preuve. La jeune Oumou était originaire du Wassoulou, la région forestière du sud du Mali, et n’était pas, par sa famille, une griotte. Elle ne s’embarrassera donc pas des freins sociaux et moraux qui entravent cette caste d’artistes et balancera sur ce disque, avec cette pulsion qui caractérise la tradition musicale de cette région, son message : basta, les abus de la société patriarcale africaine, la polygamie, les mariages forcés, l’excision et vive la condition féminine ! Message reçu cinq sur cinq par les femmes d’Afrique de l’Ouest en particulier.  La cassette de Moussolou détient encore à ce jour le record inégalé des ventes : 250 000 exemplaires (sans compter les enregistrements pirates et l’album !).  

Cinq albums suivront qui confirmeront son statut d’égérie de la condition féminine sur le continent. Ses concerts punchy la consacreront définitivement sur le plan international. Puis après Seya, en 2099, quasiment plus rien. La chanteuse, « repliée » au Mali, s’est faite femme commerçante, avec plus – hôtel, ferme pilote, élevage de carpes – ou moins  – compagnie de taxis et fabrication de la voiture baptisée « Oum Sang – de succès. A 49 ans, séparée d’avec son mari et mère d’un garçon, Cherif, 23 ans, Oumou Sangaré affronte à nouveau les feux de la rampe avec un nouvel album, Mogoya  (sortie : mai 2017) assorti d’une tournée mondiale qui débute ce mois-ci. Brève rencontre avec la diva, entre deux répétitions.

– A l’écoute de Mogoya, on sent que votre chant a pris de la maturité…

Oumou Sangaré –  C’est sûr que je suis moins agressive ! Mais je continue de vivre sur Terre pour me battre ! Faut jamais donner raison aux problèmes ! Dans cet album, j’ai voulu parler de ce qui se passe autour de moi. Les gens vivent sans amour, dans le faux. La parole d’honneur, propre aux Maliens n’existe plus. Il y a trop de laisser-aller.

Trente ans se sont écoulés depuis Moussolou. Qu’est-ce qui a le plus changé ? Oumou ou le Mali ?

O.S.- Mon pays et moi, nous avons évolué mais pas changé. Plus généralement, le Mali a beaucoup bougé, mais dans le bon sens du terme. La démocratie y est désormais bien implantée. Le problème, c’est la guerre (la situation d’instabilité qui règne dans le Nord, NDLR) qui freine tout. Mais on tient bon ! Il y a des usines qui se bâtissent, on trouve des gisements d’or. C’est pourquoi il faut que la diaspora revienne parce qu’elle a le savoir. Et puis, on doit aussi encourager notre jeunesse à rester ici au lieu de mourir dans l’océan Atlantique ou la Méditerranée. Le Mali tient bon ! Il est comme l’hippopotame : il sort de l’eau pour brouter des herbes mais il finit par rentrer dans l’eau, son foyer.

  • C’est difficile pour une femme, même une star, de réussir en Afrique ?

O.S. – C’est très difficile, encore plus dur qu’en Occident ! Les hommes n’ont pas beaucoup de conscience sur ce plan. Faut être malade pour vouloir être chef d’entreprise dans ce monde masculin. Laissez-moi vous raconter une histoire : un jour, un haut fonctionnaire a osé me dire : « Je ne te donnerai ni marché ni subventions parce que tu es une femme. » C’était il y a quelques années. Lui, il n’est plus au ministère de l’Economie et moi, je continue !

– Si votre père n’avait pas quitté le foyer familial, alors que vous étiez encore une enfant, pensez-vous que vous seriez devenue une artiste ?

O.S. -Non, je ne le pense pas. Ma vie aurait été totalement différente car mon père était très religieux et il m’aurait empêché de devenir chanteuse. Il fallait qu’il parte pour que je souffre et que je devienne artiste. Ceci dit, il a manqué à ma jeunesse. Mais c’était mon destin…

Propos recueillis par Jean-Michel DENIS

Oumou Sangaré en concert. Le 31 mars, Grande Halle de La Villette, Paris.