Le cabinet de curiosités de Nelly Wandji

Début mars, la rue du Faubourg Saint-Honoré située en plein coeur du Triangle d’or parisien accueillait le “Cabinet de curiosités” de Nelly Wandji.

Il y a trois ans, elle créait une plateforme sur la créativité africaine, Moonlook qu’on ne présente plus, qui commercialise des produits Made in Africa et a développé un concept de boutique éphémère appelé “Les escales africaines ». Férue d’art et de mode, Nelly passe du pop-up store intermittent à la galerie-boutique et nous ouvre les portes de son joyau africain à deux pas de l’avenue des Champs-Elysées.

Portrait de Nelly Wandji, fondatrice de Moonlook et du Cabinet de Curiosités - Nelly Wandji ©NellyWandji

Portrait de Nelly Wandji, fondatrice de Moonlook et du Cabinet de Curiosités – Nelly Wandji ©NellyWandji

– Pouvez-vous présenter votre galerie-boutique et nous expliquer en quoi elle est particulière? 

NW: La galerie-boutique NELLY WANDJI, c’est l’esprit de l’Afrique contemporaine, une vision moderne de la créativité africaine. Je travaille dans ce domaine depuis à peu près trois ans (ndlr Moonlook), et l’une des plus grandes difficultés est la distribution et la diffusion des produits africains à l’international. Sur le continent, il y a beaucoup de choses qui se passent, sur internet également mais à l’international, c’est très compliqué. Il y a des fashion weeks, des rendez-vous éphémères etc… qui s’organisent. Mais s’il faut citer sur le doigt d’une main quelques lieux à Paris où on peut acheter des produits de designers en vogue qui viennent d’Afrique, ça reste très complexe.

Et nous, on va vraiment se démarquer en termes de sélection. Nous présentons des designers  jeunes ou un peu plus établis qui jusque-là n’avaient pas d’adresse ayant pignon sur rue. Ce sont des designers qui présentent l’Afrique avec une certaine modernité loin des clichés. Ils sont dans une Afrique qui a une identité forte et plus contemporaine.

Le dernier point, c’est notre positionnement. On a choisi d’installer l’Afrique dans les beaux quartiers de Paris. Jusqu’aujourd’hui, on a tendance à cloisonner l’Afrique dans une partie de Paris et ne pas lui laisser la possibilité de s’exprimer à d’autres adresses. Dans le 8ème arrondissement, on peut trouver quelques restaurants, des salons de coiffure mais il n’y a pas une galerie d’art, ni un concept de boutique. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu proposer à Paris et aux créatifs internationaux, une adresse qui serait dans un quartier qui est l’image du Paris vendue à l’international. Un quartier haut de gamme, à côté des autres galeries du monde, qui permet de ne pas déprécier les produits africains en les présentant dans un autre environnement, aux côtés des grandes marques internationales. Dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, il n’y a rien d’africain et c’est un gros manquement car c’est ici que ça se passe en termes de mode et de design. Les plus belles choses du monde y sont présentées, et s’il n’y a pas d’Afrique cela voudrait presque dire qu’il n’y a pas de belles choses en Afrique. C’est ce parti pris que nous avons choisi. Le côté héritage africain, savoir-faire africain, excellence et exception africaines. Car au-delà de la mode, ce qui me passionne vraiment, c’est la nouvelle identité de l’Afrique à travers l’art.

– Pourquoi avoir choisi le terme de “Cabinet de curiosités” au lieu de concept store, terme très à la mode?

NW: On n’est pas seulement un concept store, on n’est pas seulement une galerie, on est vraiment un espace qui invite à être curieux de ce que l’Afrique crée. Et le terme qui se prêtait bien à ce que nous proposons, c’était le cabinet de curiosités. C’est une façon d’inviter le public à une découverte. Et pour pouvoir découvrir, il faut un minimum de curiosité.

Galerie-boutique Nelly Wandji ©NellyWandji

Galerie-boutique Nelly Wandji ©NellyWandji

– Avec Moonlook vous faisiez davantage de pop-up stores. Qu’est-ce qui a changé et vous a poussée à ouvrir une galerie-boutique? 

NW: D’abord, j’ai eu énormément de demandes de marques qui voulaient s’implanter à Paris de façon un peu plus pérenne. Le côté éphémère du pop-up store est très chronophage. Cela demande beaucoup de travail pour retrouver un espace, l’aménager et communiquer sur ce lieu. Changer sans cesse d’endroit et d’évènement est très pénible pour la petite structure que nous sommes. C’est la raison pour laquelle l’idée m’est venue d’avoir une adresse qui permet de fidéliser la clientèle autour d’une sélection. Si les parisiens ou européens viennent à cette adresse, à tout moment de l’année, ils trouveront quelque chose qui parle de l’Afrique.

Ensuite, travailler avec des productions sous le bras est très compliqué. On a des meubles, des objets, des produits, c’est ainsi beaucoup plus structurant pour les designers de ne pas être sur de l’éphémère.

Enfin, Paris coûte très cher. Sur les formats éphémères, tout coûte très cher et ce n’est pas intelligent (dans notre cas) de proposer à des marques des formats où 90% de leur budget partirait dans l’espace. On leur propose de miser sur la scénographie, le contenu de leurs créations. On insiste un peu plus sur la création elle-même et finalement, comme on est lissé sur un loyer à l’année, on n’est pas sur les mêmes coûts que la location d’un espace éphémère. Quand on veut travailler sur le long terme, il est préférable d’organiser les choses avec les marques, de fidéliser une clientèle, de fidéliser la presse et les professionnels de notre secteur avec une adresse qui est structurante.

Sacs à main signés Femi Olayebi, créatrice nigériane ©NellyWandji

Sacs à main signés Femi Olayebi, créatrice nigériane ©NellyWandji

– Comment définissez-vous l’exigence du travail de galeriste et qu’est-ce qui vous séduit le plus dans ce métier? 

NW: Ce qui me séduit le plus, c’est la curation et tout le travail en amont. Il est vrai que lorsque les gens arrivent, ils voient que c’est tout beau et tout propre mais cela demande beaucoup de travail en amont. C’est ce qui est passionnant parce qu’il y a beaucoup de découverte, d’apprentissage. C’est un parcours d’éducation aussi pour moi qui décèle beaucoup de choses que je ne connaissais pas. C’est exaltant de présenter un univers qu’on a découvert et de voir des personnes s’émerveiller en le découvrant aussi. C’est la plus belle chose dans ce nouveau métier que je pratique. Pouvoir échanger autour de l’Afrique, raconter des histoires africaines à des personnes que je n’aurais pas rencontrer d’une certaine façon. C’est un bon moteur de partage, d’échange, de dialogue aussi avec les autres cultures du monde. Il y a deux, trois jours, quelqu’un me disait, “oui, mais le Maroc c’est pas l’Afrique », donc c’est aussi un parcours d’éducation. Je trouve qu’en France, il y a de nombreux tabous et ils existent parce qu’on ne communique pas. Lorsqu’on échange, ces idées préconçues meurent. Et c’est ce rapport que j’aime beaucoup dans la relation à l’autre. Quand je rencontre une italienne qui adore l’Afrique mais qui n’y a jamais mis les pieds, je lui raconte l’histoire des femmes artisans du nord du Nigéria qui ont travaillé sur des sacs en cuir. S’approprier un objet qui vient d’Afrique c’est aussi s’approprier l’histoire africaine et c’est magnifique. C’est magnifique d’être à cet endroit et de pouvoir présenter toutes les merveilles du continent au monde entier.

Entretenez-vous des relations avec les artistes que vous exposez? Suivez-vous leurs carrières?

NW: Certainement. La première personne que j’ai voulu dans ce lieu, c’était Imane Ayissi. Il entretient un imaginaire que j’aime beaucoup par rapport à l’Afrique. Et j’ai toujours trouvé dommage qu’il n’aie pas pignon sur rue. C’est-à-dire qu’on ne puisse pas tomber sur un lieu qui présente ces créations. Je propose à des créateurs qui n’ont pas ce rapport commercial et préfèrent travailler en atelier, de construire une relation de confiance avec eux, de défendre leur travail, de continuer où ils s’arrêtent parfois et d’aller un peu plus loin dans le développement de leurs marques. Je trouve que ce sont des marques qui portent quelque chose de fort.  Notamment Imane, ce qu’il fait est très noble, très élégant, très contemporain. C’est dommage qu’on puisse parler de mode africaine en France ou dans le monde et qu’on ne parle pas assez de lui. Cela me dérange profondément, car quand je m’identifie à l’Afrique, quand je regarde son travail, c’est ça pour moi l’Afrique. Contemporaine, moderne, authentique et c’est à ce moment-là que je commence à parler de luxe parce qu’il va à la racine des choses, il va puiser dans l’héritage. Sur les pièces que nous exposons  actuellement, il s’est inspiré de l’héritage ghanéen avec des kente (ndlr tissu traditonnel du Ghana) qu’il a retravaillé avec une vision très japonisante et je trouve cela magnifique. C’est ce que nous devons défendre dans le monde quand il s’agit de parler de mode africaine. C’est magnifique de travailler avec des artistes comme lui et de construire une relation sur le long terme pour valoriser son travail et celui des jeunes marques que je présente ici. Ils sont experts pour concevoir ce qu’ils font et moi je suis experte pour publier et défendre leurs produits, on se complète, on s’accompagne. Ma vision la plus grande, ce serait que dans 20 ans quelque soit le pays où on va, quand on demande à une personne de citer une marque africaine, il soit en mesure de le faire. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ces collections s’adressent à un homme, une femme, très contemporains vivant dans un espace cosmopolitain ouvert au monde. En termes d’âge, il n’y a pas vraiment d’âge pour avoir bon goût, mais c’est quelqu’un qui aime la qualité, les attentions et qui prend le temps de savoir ce qui se passe en Afrique aujourd’hui.

Collection en tissu kente d'Imane Ayissi, créateur camerounais (au fond) et la collection de babouches et sacs à main de Zyne, créateur marocain (devant) ©NellyWandji

Collection en tissu kente d’Imane Ayissi, créateur camerounais (au fond) et la collection de babouches et sacs à main de Zyne, créateur marocain (devant) ©NellyWandji

– Dans votre spot publicitaire publié sur Youtube vous parler de “re”-découvrir l’Afrique? Vous pensez que les gens ne connaissent pas réellement l’Afrique? 

NW: Oui, je suis convaincue que les gens ne connaissent pas réellement l’Afrique et je peux parler de ma propre expérience. Je suis née et j’ai grandi au Cameroun. Je suis arrivée en France, il y a bientôt treize ans et je suis allée tout de suite dans une école de commerce. On était peut-être quatre noirs, au plus, qui venaient de différents pays d’Afrique. Ensuite, j’ai travaillé dans l’industrie du luxe, l’horlogerie et la joaillerie et dans mon service je n’ai côtoyé que trois noirs. Tous les jours, nous croisions des gens qui n’avaient jamais voyagé en Afrique et dont le peu de chose qu’ils savaient du continent se résumait à ce qu’ils voyaient à la télé. La famine, les guerres… Je ne pense pas que cela soit du racisme mais plutôt une question d’éducation. Pour certains, quand on ne voyage pas, on ne sait pas. Les gens ne sont pas réellement conscients de ce qui se passe en Afrique, ils ne connaissent pas les africains et il me semble que c’est notre mission de raconter qui nous sommes, comment nous vivons, ce que nous faisons. Il faut que les gens redécouvre l’Afrique à travers des femmes, des hommes et des objets. Sinon, le discours sera toujours biaisé. Quand je regarde le pays d’où je viens, les pays que j’ai visités, je suis émerveillée et cet émerveillement je veux le partager. J’invite les clients à découvrir l’Afrique à travers toutes les publications que j’ai sélectionnées. Elles parlent d’une autre Afrique qui n’est pas l’Afrique des guerres, de la famine mais celle de la création, des belles choses, de l’art, du design. Il y a très peu d’adresses à Paris qui proposent ce travail-là. Quand j’observe les grandes marques françaises, c’est l’exercice qu’elles pratiquent. On devrait apprendre d’elles parce qu’on est vraiment à bonne école. Quand on parle de Chanel, on ne parle pas de la France des années 40 qui avait des problèmes. On parle de Mademoiselle Chanel, sa vision. Il faut raconter les bonnes histoires au bon endroit. L’Afrique fait rêver. L’imaginaire de Louis Vuitton c’est le voyage. Et quand Louis Vuitton parle de voyage, où emmène-t-il les gens? Dans des safaris et des lodges sud-africains.

Jean-Guillaume Mathiaut, architecte français ©NellyWandji

Jean-Guillaume Mathiaut, architecte français ©NellyWandji

– Les collections de Laetitia Kandolo, Imane Ayissi, les masques dogon de Nicolas Ouchenir (calligraphe), les danseurs africains d’Alice Rosati (photographe), ou encore les chaises de l’architecte Jean-Guillaume Mathiaut. Ce mélange de créateurs africains, d’origine africaine et français autour de l’Afrique, c’est un choix? 

NW: C’était un choix délibéré d’ouvrir le dialogue. J’ai rencontré Jean-Guillaume lors d’une soirée et nous avons commencé à échanger sur l’Afrique parce qu’il avait voyagé presque 7 ans sur le continent. On s’est raconté plein d’anecdotes. Je trouve cela magique, cette ouverture vers l’autre, sa vision, car on cloisonne trop et on décrète ” si tu n’es pas noir, tu ne peux pas parler d’Afrique”. C’est tellement bête! Alors que ceux qui défendent parfois très bien l’Afrique ne sont pas des africains. Il faut leur donner la parole. Aussi, j’ai voulu que le lieu soit un lieu de rencontre entre les gens qui sont passionnés par l’Afrique, peu importe leurs origines. Ce qui importe c’est le rapport qu’ils ont avec l’Afrique et l’histoire africaine qu’ils veulent raconter. C’est pour cela qu’il faut être totalement décomplexé. Aujourd’hui, l’africain n’est plus dans son petit coin du monde. Il a la télévision, internet, il est connecté au reste du monde. Les africains regardent beaucoup le monde et ne regardent pas assez ce qu’ils ont chez eux. C’est un vrai problème.

– Présenter l’Afrique sous sa plus belle lumière. Qu’est-ce que cela signifie pour vous? 

NW: Je souhaite proposer les plus belles choses de l’Afrique. Car trop souvent, on braque les projecteurs sur les problèmes et pas assez sur les merveilles de l’Afrique. Je trouve que la plus belle lumière de l’Afrique est celle de la créativité, des artisans, des belles matières, des pierres précieuses. Le travail que je fais avec les designers, c’est un travail autour de la beauté, de l’esthétique et de la valorisation des savoirs-faire.

– Quelles sont vos ambitions et projets à court et moyen terme?

NW: Pour la fin de l’année, notre objectif est de parachever notre ouverture, c’est-à-dire organiser un évènement inaugural. Il y a pas mal de petites choses que nous souhaitons caler avant de célébrer ce lieu, bien communiquer autour de cette ouverture. Et pour terminer l’année en beauté, finaliser toutes les programmations en termes de contenu.

A moyen terme, l’ambition est de dupliquer ce projet. Nous voulons des boutiques comme celle-ci un peu partout dans le monde et surtout en Afrique. Il y a des créations au Nigéria qu’on ne trouve pas au Cameroun. Des objets en Côte d’Ivoire introuvables au Burkina Faso. Il reste ce travail à réaliser: dénicher des belles choses produites sur le continent et les présenter ailleurs en Afrique. Les africains entre eux ne se connaissent même pas. Nous souhaitons vraiment un développement du commerce régional.

Par Marella Lumbila

ADRESSE

NELLY WANDJI – LE CABINET DE CURIOSITES

93, Avenue Faubourg Saint-Honoré

75008 PARIS

Ouvert du mardi au samedi de 10h à 19h

01.40.07.57.37

www.nellywandji.com