Nadège Beausson-Diagne, l’amazone au cœur tendre

Pour I AM DIVAS, l’actrice et chroniqueuse accepte de  révéler une part intime et méconnue d’elle-même ; son histoire, ses combats personnels, son engagement social, ses aspirations… Portrait d’une artiste énigmatique.

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Tout commence à Paris, un jour de juin 1972. La petite Nadège voit le jour au sein d’un foyer matriarcal entre une mère métisse franco-ivoirienne et une grand-mère bretonne. Première née d’une fratrie de trois enfants, elle éprouve très tôt le besoin de s’exprimer et comprend, dès l’âge de 10 ans qu’elle sera une artiste. « Je m’étais construit mon univers ; j’avais un monde intérieur très riche, peuplé d’héroïnes comme Bette Davis, confie-t-elle. Mon monde ressemblait à une comédie musicale. Je me passionnais pour West Side Story ou Les demoiselles de Rochefort. Mon fantasme absolu, c’était Charlotte Gainsbourg ; je voulais être elle dans L’effrontée et je m’imaginais avec un père comme le sien… ».

Une passion dévorante à laquelle Nadège s’abandonne sans réserve avec le soutien et la complicité de sa maman. Cours de danse et de chant, deuxième prix de Conservatoire à 18 ans… Cette voie lui semble une évidence ; à tel point qu’elle ne se doute pas des obstacles qui l’attendent : « C’est mon côté fantasque, reconnaît-elle. Ayant été élevée par une mère idéaliste, je n’imaginais pas une seconde que ma couleur de peau serait un frein à ma carrière. Les personnes comme moi ne font pas partie de l’imaginaire des gens d’ici – comme si nous n’étions pas Français ! Il y a un racisme inconscient et beaucoup de clichés. Mais aujourd’hui, ça change ; il y a des réalisateurs et des producteurs qui m’offrent des rôles pour qui je suis et non pas pour ce que je représente. Quoiqu’il en soit, il n’est pas question de se poser en victime. Au contraire, il ne faut pas se limiter, ni se laisser enfermer dans un ghetto. Moi, je me considère autant en concurrence avec Marion Cotillard qu’avec Aïssa Maïga. »

Un parcours jalonné de rencontres

A 21 ans, Nadège décroche son premier rôle sur les planches dans la pièce Rencontres, mise en scène par Alain Maratrat – l’assistant du célèbre Peter Brook. Au cinéma, c’est Jean-Pierre Mocky qui, fidèle à sa réputation d’anticonformiste, l’engage sur Alliance cherche doigt, au côté de Guillaume Depardieu. Elle enchaîne ensuite sur une parenthèse africaine : une collaboration avec le réalisateur gabonais Henri Joseph Koumba Bididi en 2002 dans Les Couilles de l’éléphant ; une apparition dans une série policière du Malien Mamady Sidibé ; un beau rôle en 2003 dans Le Silence de la forêt (ndlr : premier long métrage centrafricain, sélectionné à Cannes)… L’Afrique l’accueille à bras ouverts et, pour une fois, Nadège se sent « exister » pleinement. Une expérience au cours de laquelle elle rencontre son père spirituel, le regretté cinéaste Charles Mensah.

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Dans l’Hexagone, Nadège joue également beaucoup au théâtre mais la notoriété vient avec le film Podium de Yann Moix en 2004 où elle incarne une bernadette. Quatre ans plus tard, elle tourne dans Bienvenue chez les Ch’tis, puis dans Socialisme de Jean-Luc Godard, sélectionné à Cannes. En 2011, elle est au casting de Rien à déclarer de Dany Boon et, à la télévision, devient le commissaire Sara Douala dans la sitcom à succès Plus Belle la Vie. En avril 2014, elle obtient le prix d’interprétation féminine au Festival Vues d’Afrique de Montréal pour sa prestation dans Family Show, un téléfilm bientôt diffusé sur France 2.

Un parcours honorable mais pas de premier rôle… « C’est vrai qu’au cinéma, j’attends toujours ce rôle qui me permettra d’exprimer des émotions fortes, concède Nadège. Comme celui que j’ai eu le bonheur d’interpréter au théâtre dans La Femme fantôme*, le récit d’une réfugiée africaine en Angleterre. J’ai aimé incarner cette femme confrontée à l’injustice, mais aussi les 34 personnages qui gravitent autour d’elle et dont je me suis fait le relais. J’étais émue que mon interprétation soit unanimement saluée par la presse et qu’elle ait touché le public – notamment les élèves d’un lycée en région parisienne qui m’ont invitée dans leur établissement et qui ont exprimé dans des lettres, des dessins et des poèmes, l’impact que la pièce avait eu sur eux. C’est dans ces moments-là qu’on sait pourquoi on fait ce métier. Et, croyez-moi, le regard de ces jeunes valait mille fois un Molière ! »

Musique et confidences

Artiste dans l’âme, Nadège l’est incontestablement. Elle le prouve une nouvelle fois avec la sortie prochaine, au dernier trimestre 2015, d’un album de treize titres qu’elle a écrit, composé et produit elle-même. Elle y dévoile un style musical très personnel qu’elle définit comme « une fusion de chanson française et de musique afro-latine, saupoudrée d’électro ». Surprenant ? Pas vraiment. Surtout quand on sait qu’elle a grandi avec des influences musicales très éclectiques, notamment la salsa, et qu’elle a été pendant deux ans meneuse de revue au sein du cabaret créole Pau Caraïbes.

Cet album, baptisé « Entre toi émoi », est l’occasion pour la quadra volubile de se mettre à nu et de révéler la part d’ombre qui l’habite. En toute intimité. « La musique est pour moi le seul mode d’expression pour raconter des choses sensibles et délicates. J’ai littéralement accouché de moi-même avec cet album. Pour la première fois, le public me verra comme je suis vraiment ». La pudique Nadège évoque ainsi pour la première fois l’absence d’un père dont elle a délibérément choisi de porter le nom (ndlr : un patronyme célèbre s’il en est puisqu’il fut celui du premier député africain à l’Assemblée nationale française, Blaise Diagne) et dont, néanmoins, elle préfère encore taire l’identité. Pour lui, elle chante Le Sénégal est en moi, un morceau qui la ramène à ses racines et lui permet de se « recomposer » : « Je voulais rattraper mon histoire qui m’a échappée malgré moi, explique-t-elle. »

Nadège chante aussi son attachement à l’Afrique dans Mama Africa et ses déceptions amoureuses dans Le radar à connards, une diatribe contre les hommes qui lui ont brisé le cœur. « Aujourd’hui, après des années de psychanalyse, je suis enfin prête à être aimée. Je crois qu’avant, je ne l’étais pas et j’allais vers des hommes qui n’étaient pas faits pour moi. A présent, je sais qu’il y en a un qui m’attend quelque part. »

Dame de cœur 

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En attendant le grand amour, Nadège carbure à l’amour des autres : celui de son public, celui de ses amis, celui de ses proches. Et elle le leur rend bien. Sous ses airs bravaches, c’est une fille de cœur. Généreuse, elle est toujours prête à se porter au secours de plus faible qu’elle : « je dois tenir cela de ma mère, suppose-t-elle. Elle travaille dans le social et elle a toujours tendu la main. » Ambassadrice de la campagne de l’Amref, Stand Up for African Mothers, Nadège s’est déjà rendue au Sénégal pour découvrir l’action de sages-femmes formées par l’ONG et le quotidien de leurs patientes parturientes : « J’avais besoin de ce contact avec le terrain. J’ai découvert de vraies battantes qui gèrent une vie de famille prenante tout en suivant une formation exigeante. Et le plus troublant pour moi, c’est que c’était au Sénégal, sur la terre de mes ancêtres ! »

La terre, l’Afrique… On y revient encore. Ce lien avec ses racines, l’artiste n’a pas fini de le reconstruire. « J’ai été ravie à chaque fois que je m’y suis rendue, raconte Nadège. Parce que je trouve qu’en Occident, on est tellement loin de la réalité de ce continent… Loin des clichés misérabilistes, j’ai découvert une Afrique moderne, une Afrique dynamique. Tout ce qui lui manque, c’est l’unité. Ne serait-ce qu’avec une unité économique, l’Afrique aurait le poids nécessaire pour tenir tête aux puissances occidentales. Mais je crois que ça viendra car j’ai foi en l’Africain, tout comme j’ai foi en l’Homme en général. C’est cela ma religion. »

* Une pièce de Kay Adshead, mise en scène par Michael Batz.

Par Françoise Diboussi et Geneviève Yossa