Natacha Appanah, dans la violence de Mayotte

Mayotte s’enlise dans une crise politique et sanitaire qui a connu un pic en juin dernier.  L’auteur mauricien Natacha Appanah a vécu trois ans dans le 101ème département français. Elle en a tiré un roman bouleversant « Tropique de la violence » (Prix Fémina des lycéens 2016), paru chez Gallimard. Interview.

En quoi votre découverte de Mayotte en 2008 a t-elle constitué un choc et une violence?
Je crois que je m’attendais à voir une île qui serait une sœur de mon pays natal et que moi-même, j’étais devenue une continentale pétrie de clichés. Je ne m’attendais pas à voir tous ces enfants abandonnés, à me sentir tout d’un coup assaillie par toutes ces interrogations…


 Les 5 destins croisés de “Tropique de la violence” sont-ils inspirés de figures réelles que vous avez pu croiser sur place?
Dans les regards, les postures de personnages, une manière de dire les choses, un phrasé… oui très certainement.

Pourquoi la forme de la fiction a plus de chance de sensibiliser au problème mahorais que la forme journalistique que vous maîtrisez aussi?
Je crois que la fiction a un pouvoir évocateur très puissant et rend plus tangible la réalité. La fiction donne à voir la chair, les traits et également à se rendre compte de l’ombre portée de l’Histoire.

Mayotte est ballottée entre son intégration à la France, aux « Blancs »,  à travers le personnage de la métropolitaine Marie, et son appartenance à l’archipel des Comores qui renvoie à son africanité. Selon vous le personnage de Moise qui est métis fait apparaître cette schizophrénie identitaire?
« Schizophrénie » est peut-être un mot trop fort ou trop à la mode. Moïse incarne les questionnements identitaires qui animent non seulement Mayotte mais le monde entier. Qui sommes-nous dans ce monde-village anesthésié ? Où allons-nous sur cette terre nécrosée qui se replie sur elle-même ? Mais aussi: que peuvent les non-puissants ?

Natacha Appanah Copyright C Hélie
 Dans le ghetto de Gaza-Kaweni où se situe le roman, avez-vous rencontré des enfants, tel le personnage du chef de bande Bruce qui sont les laissés-pour-compte  de la société mahoraise?
Oui, bien sûr. J’ai passé des journées entières à Gaza, à côté de la capitale Mamoudzou (???).

 Pensez-vous que la médiatisation autour de votre récit (sélectionné pour le Prix Goncourt des Lycéens NDLR) peut aider dans une certaine mesure à une prise de conscience/ réaction politique pour prendre à bras-le-corps le problème de ce territoire délaissé?
J’espère de tout cœur. J’espère aussi que les réponses et les solutions ne seront pas que des « colmatages ».

On a l’impression que votre écriture, plus douce quand vous écriviez sur l’Ile Maurice s’est durcie et adaptée à la violence de Mayotte. Est-ce un effet voulu?
Je voulais que mes personnages parlent avec leur langage (le shimaoré, autre nom du mahorais NDLR), avec leurs tripes et longtemps j’ai fait la chasse au style, à la coquetterie et au mot de trop…

 

Par Julien Le Gros

VERBATIM

« Je ne sais pas qui a surnommé Kaweni « Gaza » mais il a visé juste. C’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert. Une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town c’est Calcutta c’est Rio. Gaza c’est Mayotte. Gaza c’est la France. » (P.51)