Rost : “Ce sont les sociétés qui misent sur les femmes qui évoluent le plus vite. »

Voilà près de dix années que Rost, chroniqueur et président de Banlieues actives, lutte contre l’exclusion. Régulièrement, il arpente les plateaux télé pour militer, entre autres, en faveur d’une amélioration des conditions de vie dans les quartiers défavorisés. Né au Togo en 1976, arrivé en France à ses 10 ans, Rost a grandi dans le quartier de Belleville dans le 20ème arrondissement de Paris. Son regard et son parcours lui ont valu d’intégrer en 2012, sur nomination du président François Hollande, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), une assemblée qui regroupe un panel d’acteurs sociaux du pays, associations et syndicats notamment, avec un rôle consultatif dans le processus législatif. C’est là, dans cette institution en plein cœur de Paris, qu’il nous reçoit pour évoquer ses projets, et notamment l’association Africa Aid’Education, qui œuvre pour la scolarisation des femmes au Togo. Le mardi 13 juin, un spectacle réunira François-Xavier Demaison, Didier Gustin ou encore Waly Dia au théâtre de l’Œuvre afin de récolter des fonds pour cette association. Rencontre.

Entre la musique, l’écriture, vos engagements associatifs ou auprès du Cese, comment vous définiriez-vous ?

Rost: Comme un artiste engagé. Je travaille sur les questions d’exclusion et les quartiers populaires, notamment via la nouvelle structure qu’on a montée, Africa Aid’Education. Je suis réalisateur, auteur, conseiller politique, chroniqueur. Et également coprésident de Banlieues numériques, qui vise à offrir à des jeunes exclus du système scolaire des opportunités dans ce domaine. Je touche à tout, j’aime explorer différents univers. Parfois, ça marche, parfois, non. J’ai grandi dans la rue, il a fallu très tôt se débrouiller. Ça m’a forgé un état d’esprit assez débrouillard. Ça te fait comprendre assez vite que tu n’as pas les mêmes chances que d’autres. Il faut ça pour avancer soi-même, en gardant en même temps le souci de l’autre. J’ai la chance d’avoir un tempérament de meneur. C’est pourquoi j’ai aussi sacrifié une partie de ma vie privée pour mes engagements. Un jour ou l’autre, il y aura une grosse explosion sociale si ça n’évolue pas

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Vous êtes en première ligne au sujet des banlieues, une thématique centrale dans votre parcours. Quel est votre constat sur la situation actuelle ?

Rost: Il y a eu certaines prises de conscience au moment de la révolte des banlieues en 2005. Ce n’était pas des émeutes, contrairement à ce qui a pu être martelé. C’était une révolte sociale. C’est d’ailleurs la conclusion du rapport des RG sur ces événements. Cette révolte exprimait beaucoup de choses, sur les discriminations, le manque de diversité, l’exclusion, le sentiment de non-appartenance à la République. Il fallait travailler là-dessus. Après les élections de 2007, il y a eu une prise de conscience. Sarkozy, avec qui j’ai pourtant été en guerre, a fait certaines choses du point de vue de la diversité, que ce soit dans les ministères ou les médias, les grandes écoles, suivant l’exemple de Sciences Po. On a pu accompagner vers des écoles, des jeunes qui n’auraient jamais pu penser les intégrer. Je suis triste de voir qu’on a reculé là-dessus lors du dernier quinquennat. Sur ces sujets, il y a eu un déficit. Macron s’inscrit actuellement dans les attentes de son époque, du moins dans le discours. Le défi, c’est de mettre en œuvre ce qu’il faut pour ne plus décevoir les gens. C’est la dernière chance.

Depuis cette prise de conscience du malaise des banlieues, les gens ont-ils le sentiment que des progrès ont été réalisés ?

Rost: C’est très compliqué à évaluer. Il y a souvent un écart entre le ressenti des gens et la réalité. Je sais que beaucoup d’entre eux sont résignés. Ils acceptent leur condition sans avoir la force de se battre. Il y a du monde qui tente de faire bouger les choses, c’est encourageant, il faut maintenir cette pression sur les politiques. Mais c’est une bombe à retardement. Un jour ou l’autre, il y aura une grosse explosion sociale si ça n’évolue pas. Le sentiment de rejet que certains ont est fort. Les gouvernements doivent en avoir conscience. Je me bats souvent sur des plateaux avec des gens qui pensent détenir des solutions toutes faites. Mais ils considèrent toujours les conséquences et pas assez souvent les causes. Attaquez-vous aux racines du mal ! Parce que tu peux toujours couper les branches, si le problème est à la racine, l’arbre finira toujours par tomber.

Par où peut passer une amélioration de la condition de ces banlieues ?

Rost: Il faut retrouver le sentiment d’appartenance à la nation. Beaucoup de gamins se sentent perdus, soit parce qu’ils ne se sentent pas appartenir à la République, soit parce qu’ils en sont exclus. Il faut réécrire tous ensemble le récit national. Par ailleurs, certaines personnes vivent dans des conditions tout à fait inhumaines. Quand on ghettoïse les gens, il ne faut pas s’étonner du communautarisme qui peut en rejaillir, avec les conséquences qu’on connaît parfois. Il n’y a pas de solution miracle, ça passera par une convergence d’éléments.

Logo AAE bleu avec Stylo
Vous êtes à l’origine d’un spectacle visant à récolter des fonds pour Africa Aid’Education. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Rost: J’ai décidé de monter cette association pour aider la scolarisation des filles en Afrique, même si le projet est plus large et qu’il s’agit de l’éducation en Afrique dans sa globalité. C’est un projet né en avril 2015, après le naufrage d’un bateau en Méditerranée avec 1 200 migrants à son bord. Quand j’ai vu les populations concernées, je me suis dit que ça aurait pu être mon père, ma mère, mon frère… La situation de ces gens m’a rappelé mon histoire familiale. Je suis engagé ici depuis longtemps, et je pense qu’il est désormais temps de faire des choses sur le continent africain. Pour que les gens aient de l’espoir dans leur pays et qu’ils ne prennent pas tous ces risques.

Pourquoi avoir choisi un projet éducatif ?

Plutôt que de traiter l’urgence, on a préféré aller plus loin. On a étudié le contexte pendant un an afin de déterminer ce qui pourrait être le plus efficace. Je me suis rendu compte que la solution passait par l’éducation des femmes. Quand on éduque une femme, on éduque l’ensemble de la famille. Les sociétés africaines sont matriarcales. Lorsque les femmes sont instruites, bien souvent leurs enfants font des études, avec par la suite des boulots qualifiés. Quand j’ai vu les chiffres de scolarisation des filles après l’école primaire… 25 % des filles scolarisées ! J’ai trouvé ça scandaleux. Il faudra agir sur les mentalités, car aujourd’hui, en Afrique, on préfère investir sur un mec et l’envoyer, lui, à l’école, car on pense que ce sont eux qui ramèneront de l’argent. Or, c’est un faux calcul. Depuis la Renaissance, ce sont les sociétés qui ont misé sur les femmes qui ont évolué le plus vite.

À travers quelles actions concrètes pensez-vous donner du corps à cette initiative ?

Rost: Nous allons parrainer les jeunes filles et leurs familles pour combler un peu le manque à gagner qui résulte de la scolarisation des filles. Il faut les accompagner pour qu’ils acceptent de les scolariser. On va aussi construire ce qu’on appelle des maisons sociales. Ce sont des établissements pour que ces filles puissent avoir des repas équilibrés et des éducateurs à disposition pour les aider dans leurs devoirs. Cela servira aussi d’internat pour celles habitant trop loin de l’école. Certaines font parfois 10 kilomètres pour aller puis revenir des cours. Pour des questions de sécurité, de santé, c’est important qu’elles soient dans un dispositif adapté. On va essayer de créer ces conditions dans les villages des zones rurales. On monte aussi en parallèle un centre de formation dans le domaine du numérique pour donner aux filles et aux garçons la possibilité d’être employables dans un secteur où les besoins risquent d’être énormes. On cherche des partenaires et des parrains sur ces projets, qu’ils soit citoyens lambda ou qu’ils veuillent s’investir plus encore, à travers des financements ou leurs compétences.

Source Le Point Afrique Propos Recueillis par Tidiany M’bo