Sapeuses : reines de Kinshasa

La S.A.P.E mouvement né dans le Congo colonial pour affirmer l’élégance comme facteur d’égalité entre Blancs et Noirs, a longtemps été un bastion masculin. Rare sont les femmes, dans ce pays, à avoir eu le privilège d’y être associées. Parmi elles, les Kinoises, redoutables ambianceuses, sont en train de gagner leurs galons.

PIONNIÈRES DU STYLE 

Dans le pays, elles sont tout juste quelques dizaines comme Maman Mineure à être rentrées dans le monde de la S.A.P.E, acronyme de Société des Ambianceurs et Personnes Elégantes. Ce mouvement puise ses racines dans l’histoire coloniale, quand le Blanc arpentait  les rues du Congo en costume trois pièces, marquant son chic, le fossé social et racial avec l’autochtone. Tout a commencé avec des groupuscules de Congolais qui revendiquaient l’élégance comme signe d’égalité avec l’homme blanc. Ce n’est que plus tard, dans les années 1970, que la sape se fait moins politique, et les motivations plus esthétiques. C’est aussi à cette époque que s’illustre la première figure féminine du mouvement : Mère Malou. Une véritable muse pour les sapeuses actuelles.

Mamy Mineure, sapeuse et membre du groupe des Léopards dans le marché très populaire du centre ville de Kinshasa tout près de son lieu de travail

Mamy Mineure, sapeuse et membre du groupe des Léopards dans le marché très populaire du centre ville de Kinshasa tout près de son lieu de travail

Excentrique, garçonne, rockeuse, le style des kinoises est varié. La règle commune restant celle de l’originalité, spécificité de Kinshasa. Leur look, largement emprunté aux codes du vestiaire masculin, leur vaut parfois une réputation de lesbiennes, ce qui reste extrêmement mal perçu en RDC. Devant tant d’audace, ” il existe toujours de mauvaises langues pour nous dire que notre place est la maison”, reconnaît amèrement  Mama Mineure.

Mami Cho, elle a la trentaine. D’après son cousin Kadithzo, lui aussi sapeur, son avenir dans le milieu est prometteur. Mais c’est en pagne qu’elle reçoit dans sa minuscule bicoque. Sous Mobutu, les femmes étaient contraintes de s’habiller ainsi pour réaffirmer l’identité africaine après l’épisode colonial. Si elle se dit à l’aise dans les deux tenues, Mami Cho avoue qu’une fois mariée, elle renoncera peut-être à la Sape. Les traditions ont la dent dure.

UN PARI SUR L’AVENIR 

Le plus déroutant, c’est le dénuement dans lequel vit Mami Cho : comment ces femmes peuvent-elles parader comme des reines alors que le revenu moyen en RDC atteint péniblement les 40 dollars par mois – une somme dérisoire ?

Star dans son quartier, Barbara 37 ans, dévoile fièrement ses trésors. Des bottes, des vestes, des ponchos siglés Issey Miyake u encore Thierry Mugler. Mais sa préférence va au japonais Kenzo ou Yamamoto. Son budget annuel ? Jusqu’à 700€, une fortune ici. “Je travaille comme vendeuse de sandales pour subvenir à mes besoins”, explique-t-elle. D’autres saleuses ouvrent des ateliers de couture qui leur permettent d’arborer de belles pièces à moindre coût. Barbara, elle, sait qu’elle dépense trop, mais elle ne peut pas s’en empêcher.

Ces investissements financiers énormes qu’elles ont tant de mal à justifier auprès de leur entourage, les sapeuses n’y consentent pas sans raison. Leur rêve : réussir socialement grâce à leur style. “Parfois, on peut même acheter une maison !”, lâche Maman Mineure, songeant aux contrats que les sapeurs les plus connus décrochent lors de certains vernissages.

DIEU, SOI… ET PUIS LES AUTRES

Espoirs illusoires, pensez-vous ? Maman Mineure n’en croit rien. D’ailleurs, elle prie fort le dieu de la Sape pour que ses voeux se réalisent. Car ici, les puristes, fervent adorateurs des gadgets de luxe, revendiquent une appartenance au kitendisme (d’après le terme kitendi, qui signifie “vêtement” en ligala), une religion du style qui se traduit même par une prière inspirée du Notre-Père chrétien.

Le culte de soi est également savamment entretenu. “Les gens tombent d’admiration devant moi car ils sont étonnés qu’à mon âge, je sois toujours aussi chic”, déclare en toute simplicité Mouana Poto, la doyenne des sapeuses, 67 ans. L’enjeu ? Réussir à faire la différence à tout prix : Kinshasa, c’est la surenchère dans l’ostentation. Dans ce contexte compétitif rude, et même si elles sont encore minoritaires, toute solidarité entre ces femmes est exclue.

Pour devenir la meilleure sapeuse, l’attitude est déterminante. Quand elle se pavane dans les rues de la ville, Barbara soigne son allure, gonfle les joues et souffle. Pour montrer sa supériorité et intimider ses adversaires.

Texte : Delphine Bauer

Photos : Aude Osnowycz