Sciences curls power

Il y a quelques années, nombreux étaient ceux qui pensaient que le phénomène nappy n’était qu’un effet de mode, et que comme toutes les modes, elle finirait par passer. Il semblerait que l’effet inverse ce soit produit. 

De plus en plus d’hommes et de femmes préfèrent garder leurs cheveux naturels. “Pas discipliné”, “pas professionnel”, “négroïde”… Le cheveu crépu, frisé et bouclé doit faire face à une discrimination sur plusieurs échelles dans une société où le diktat des standards de beauté fait rage. C’est l’une des raisons pour laquelle des jeunes étudiants de Sciences Po Paris ont créé l’association “Sciences Curls”.

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Septembre 2016, quatre jeunes étudiants de Sciences Po fondent l’association Sciences Curls (ndlr: Sciences des boucles) avec pour objectif d’ouvrir le débat autour des cheveux crépus, frisés et bouclés qu’ils appellent “le cheveux texturé”. Réjane Pacquit (présidente de l’association), Kémi Adekoya (vice présidente adjointe de l’association), Loubna Banou (Community manager) et Frank Gbaguidi (Responsable stratégique des partenariats associatifs) organisent des conférences avec des interventions de coiffeuses spécialisées, de blogueuses et autres expertes sur le sujet dans le but d’informer, échanger et éduquer les gens sur le cheveux naturel. « Nous avons pensé que c’était le moment de rassembler toutes ces personnes sur un même espace pour créer du discours et échanger sur la façon dont ils vivent leur cheveu et sur l’évolution du regard qu’ils portent sur ce dernier », explique Réjane. L’introduction du « tous » bouscule les règles même du nappysme qui était réservé aux cheveux crépus/frisés, et donc aux noirs/métisses. Avec cette ouverture, l’association, met le doigt sur un sujet qui n’est plus une question de race. « C’est très important pour nous d’inclure tout le monde. Nous ne sommes pas une association noire, nous parlons tout autant aux femmes blanches qui ont les cheveux bouclés » précise Kemi, vice-présidente de l’association.

« Dans leur grande majorité, les coiffeurs français ne savent pas s’occuper de ce type de cheveux »

« Dans la formation au CAP comme dans le cursus du brevet professionnel, aucune technique spécifique n’est enseignée » déclare Kemi Adekoya lors d’une interview. Une remarque tangible quand on sait que 20% de la population française a des cheveux crépus et frisés et que sur 2400 salons de coiffure (en Ile-de-France), seulement 150 peuvent répondre à leurs besoins. « Une fois, je me suis rendue dans un salon du groupe Ethnicia (ancienne franchise de Hapsatou Sy) et j’ai demandé à faire un brushing. Après m’avoir appliquer le shampoing, les soins et sécher mes cheveux, le coiffeur a sorti un fer à lisser. Etonnée, je lui ai dit que je voulais un brushing normal. Il m’a dit que pour cela, j’aurais dû le préciser lors de la prise de rendez-vous, ils auraient ainsi fait appel au « spécialiste des brushings sur cheveux frisés ». Finalement, il n’a pas réussi à lisser mes cheveux au fer et m’a proposé une coupe garçonne « à la Rihanna ». J’ai attaché mes cheveux et suis sortie du salon. » raconte Elsa, étudiante en tourisme. Une « spécialité » qui n’est, en réalité, rien d’autre qu’une discrimination de plus.

Réjane Pacquit, présidente de Sciences Curls ©Sciencescurls

Réjane Pacquit, présidente de Sciences Curls ©Sciencescurls

Ces dernières années, le cheveu a dépassé la dimension esthétique en mettant le doigt sur des questions identitaires et politiques. Une ère de revendication qui nous rappelle les années 1970 et le speech d’Angela Davis sur la beauté afro naturelle. “C’est quoi cette coupe?”, ” tu ne t’es pas coiffé aujourd’hui?”, « je peux toucher tes cheveux?” sont des remarques auxquelles bon nombre de naturels ont dû faire face au moins une fois, au travail ou à l’école. Comme l’explique Charlotte Ngo Ntamack, auteur et comédienne, lors d’une conférence de l’association Sciences Curls : « C’est un sujet qui n’est pas que sur la beauté. Cela parle aussi de la place de ces cheveux et de cette beauté dans la société et donc de ceux qui la porte ». D’où la notion du cheveu politique. Lina, mère et hôtesse d’accueil se confie: « Je porte ma culture, ça fait partie de ma personnalité, mon identité, mes origines mais la société m’oblige à la dissimuler. Lorsque je cherchais du travail, il y a quelques mois, le recruteur m’a dit clairement que je ne devais pas faire de tresses, d’afro, ou de coiffures trop voyantes. Je dois être « sobre et professionnelle » pour effectuer un service de qualité ».

Kemi Adekoya, vice présidente de Sciences Curls ©Sciencescurls

Kemi Adekoya, vice présidente de Sciences Curls ©Sciencescurls

Penser que ces mauvaises expériences n’arrivent qu’aux afro-descendants et aux métisses est une grande erreur. On ne compte plus le nombre de femmes aux cheveux bouclés ou roux qui se lissent et se teignent les cheveux pour essayer, tant bien que mal, de se fondre dans la dite « norme ». « En plus d’être rousse, j’ai les cheveux bouclés, épais et volumineux. Pendant de longues années, j’ai dû les teindre et me faire des lissages. J’ai souffert des remarques de mes camarades de classe quand j’étais encore étudiante et je ne voulais plus vivre cela »,  confie Claire, coordinatrice dans une société d’intérim. Les diktats de l’apparence physique sur les lieux de travail subsistent, mais très souvent, ne sont pas pris au sérieux. D’où la pertinence des associations telles que Sciences Curls. Comme l’explique Kemi, « Notre but est avant tout de réconcilier les personnes avec leurs cheveux, de les libérer ». Parce qu’au final, la liberté est un droit fondamental et essentiel de l’individu. Alors, libérons les cheveux texturés!

Par Marella Lumbila