Seybah Dagoma : « En Afrique, beaucoup de choses vont passer par les femmes »

Elle marche dans l’ombre des hommes d’influence depuis de nombreuses années et c’est à peine si le grand public connaît son nom. Première femme députée d’origine africaine à l’Assemblée nationale depuis 1958, elle affiche un parcours brillant et sans fausse note. Rencontre avec une personnalité aussi discrète que déterminée.

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Députée de la 5e circonscription de Paris, vice-présidente du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Seybah Dagoma, 37 ans, incarne la réussite du modèle républicain français. Cette Nantaise née de parents tchadiens, élevée par sa mère, a grandi avec ses trois frères et sa sœur à Sarcelles, en banlieue parisienne. Brillante élève, elle développe très tôt une conscience sociale et politique qui la conduit à intégrer le Parti socialiste en 2005. Diplômée de la Sorbonne, puis de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées, cette avocate spécialisée en droit des affaires est adjointe au maire de Paris chargée de l’économie sociale et solidaire de 2008 à 2012,, avant d’être élue le 17 juin 2012 au Parlement.

I AM DIVAS : Madame Dagoma nous semble être une personne réfléchie et assez imperturbable. Mais qui est Seybah?

SD : Je n’ai pas pour habitude de dévoiler mon intimité. Tout ce que je peux dire, c’est que je suis une mère de deux enfants, une femme d’action qui s’intéresse aux autres et à l’intérêt général.

Votre parcours est exemplaire : d’abord adjointe au maire, puis députée. A quoi rêvez-vous donc en vous coiffant le matin (un portefeuille ministériel, un siège à l’Elysée…) ? 

Je n’ai pas d’ambitions ministérielles et présidentielles. J’aime mon rôle de député. J’aime le contact avec les gens, les électeurs. A mes yeux, être représentant du peuple passe par une élection. En plus, pour mon premier mandat à l’Assemblée, j’ai la chance de siéger à la Commission des Affaires étrangères. Dans ce cadre, j’investis les sujets liés à la mondialisation, au commerce international et je travaille en lien étroit avec le gouvernement et l’Elysée.

L’Afrique semble en pleine mutation économique avec le développement de ce que Jacques Attali a appelé les « entreprises relationnelles » (micro-crédits, entreprenariat social…). Vous qui parlez souvent de « juste échange » et de « réciprocité », considérez-vous que ce modèle puisse survivre aux problèmes structurels et conjoncturels du continent (statut des femmes, instabilité politique, guerres…) ?   

Il ne faut pas opposer l’économie « classique » au système social et solidaire. Il faudra concilier les gros projets et également les micro-entreprises. Je pense qu’en Afrique, beaucoup de choses vont passer par les femmes. Permettre à ses dernières d’avoir une activité constitue un levier au développement.

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Justement, « la femme est l’avenir de l’Afrique » disent certains. Etes-vous d’accord avec cette assertion ?

C’est ma conviction. Selon mon prisme, elles tiennent les choses ; la famille, le dynamisme. Elles sont présentes et toujours debout !

Vous avez déclaré : « Je ne suis pas qu’une femme noire. Je ne crois pas en cette grille de lecture, c’est prendre le risque du communautarisme ». Or on vit dans un contexte social et politique qui accentue les particularismes identitaires, raciaux et religieux. Ne craignez-vous pas d’être malgré vous stigmatisée et incitée à vous défendre de vos origines ?

Je ne sais pas dans quel contexte j’ai fait une telle déclaration. Tout dépend de quoi on parle. Si j’ai été élue, ce n’est pas en tant que femme, jeune, noire… mais sur un programme afin de répondre aux besoins et préoccupations de mes concitoyens. Au regard des circonstances, il se trouve que je suis la première femme d’origine africaine à l’Assemblée nationale depuis la Constitution de 1958. Je souhaite qu’il y en ait davantage et que la représentation nationale soit à l’image de la société française. Cependant, je ne crois pas que le sexe, la religion, la couleur de peau, l’origine sociale améliore la qualité des lois votées.

En France, il y a beaucoup de talents qui sont victimes d’une certaine discrimination. Comment combattre ce racisme ambiant ?

Je déplore qu’il y ait encore des discriminations dans notre pays mais les choses évoluent. Dans ma profession par exemple, il est rare de voir des associés non-blancs contrairement à ce qui se passe dans les cabinets d’avocats anglo-saxons. Je suis lucide et je pense qu’il faut mettre en place une politique volontariste.

Propos recueillis par G. Yossa