Signares : les belles du temps jadis

Adulées pour leur beauté et leur élégance par les uns, vilipendées pour leur opportunisme par les autres, ces femmes,  mi-courtisanes mi-mondaines, ont marqué de leur empreinte tout un pan de l’histoire sénégambienne. Flashback sur ces figures de l’histoire à la fascination troublante.

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A l’origine, le terme « signare », du portugais senhora (signifiant « dame »), désigne une femme peule ou wolof du Sénégal qui s’est mise en ménage avec un colon européen. Une union qui, fatalement, lui confère un rang social élevé et un pouvoir économique important. Le phénomène apparaît dès la fin du XVe siècle sur la Petite Côte du Sénégal – dans les comptoirs de Rufisque, Joal et Portudal – puis se propage au XVIIe siècle à Gorée et, finalement, à Saint-Louis jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Des êtres vaniteux ?

« Signare, je chanterai ta grâce, ta beauté…” Ainsi débute un poème de Leopold Sedar Senghor qui leur est dédié. La beauté des signares est légendaire. Tout comme l’est leur vanité. Au fil des brassages, ces « négresses de qualité » comme on les qualifie alors, deviennent des mulâtresses que des artistes de l’époque, comme Edouard Auguste Nousveaux et Stanislas Darondeau, représentent déambulant fièrement ombrelles au poing, richement parées et escortées de leurs serviteurs…

Dans son ouvrage Côte occidentale d’Afrique,vues, scènes, croquis, paru à Paris en 1890, le colonel Frey les décrit ainsi, non sans une certaine ironie : « leur corps sert d’étalage à tout ce que nos modes imaginent de plus extravagant et de plus ridicule. En outre, ces aimables créatures affectionnent d’une manière particulière les parfums aux senteurs pénétrantes, et, parmi ces derniers, leur bon goût leur porte à faire choix du musc et du patchouly, dont elles consomment d’effrayantes quantités pour le malheur de ceux qui les approchent ».

Difficile de savoir si ce portrait est exagéré, ou jusqu’à quel point il serait le fruit de l’imaginaire exacerbé d’un homme impressionné par tous ces atours féminins, dans un contexte où les récréations sont plutôt rares.

Redoutables femmes de pouvoir

Quoiqu’il en soit, il paraît évident que les signares affichent ce goût pour la parade davantage pour signifier leur rang social que pour attiser la concupiscence des hommes, colons ou non. Farouches défenseurs de leurs privilèges, elles ne perdent jamais de vue l’essentiel : asseoir leur influence.

La beauté est certes importante, mais uniquement dans la mesure où elle est utile pour contracter les unions les plus avantageuses – au lançado portugais succède le négociant hollandais, puis le fonctionnaire français ou l’officier anglais. Lorsque son « compagnon » est rappelé en métropole ou décède, la signare hérite avec sa descendance des biens locaux du ménage et peut devenir la concubine d’un autre.

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Photos contemporaines .

Par ailleurs, bien qu’illettrées pour la plupart, les signares démontrent, dès l’époque des comptoirs portugais, un sens du négoce très développé. Elles font commerce de toutes les marchandises qui transitent sur les îles de Saint-Louis du Sénégal et de Gorée : étoffes luxueuses, ivoire, cuivre, or, gomme arabique, arachide et même esclaves. Entre cette activité lucrative et les unions qu’elles contractent, elles amassent ainsi des richesses parfois considérables.

Un nouvel art de vivre

De génération en génération, la valeur culturelle et économique du métissage est telle que les signares privilégient les unions endogamiques. Elles incarnent alors une nouvelle classe sociale, sorte d’aristocratie métisse, et inventent un art de vivre à part entière.

En privé, la signare mène une existence oisive et confortable. Aussi, lorsqu’elle ne se rend pas dans quelque magasin ou auprès d’un commerçant pour effectuer des emplettes, elle préfère la fraîcheur ombragée de ses appartements. Là, bien à l’abri du soleil qui menace ce teint clair auquel elle tient tant, elle passe son temps libre à bavarder joyeusement avec ses servantes favorites qui, telles des dames de cour, la distraient de cancans et de jeux. Le dimanche, elle se rend à l’office, histoire d’y croiser ses pairs, des membres de l’élite locale. Et elle ne dédaigne pas de recevoir du beau monde chez elle, organisant ainsi de temps à autre un bal où il fait bon être vu.

3 Ssignares posing in the governor's palace in St Louis, Senegal

L’habitat participe de ce style de vie. Au fil du temps, il a évolué, de la case à paillis à la bâtisse en dur, dans un style colonial bourgeois où les codes européens se mêlent aux goûts locaux. L’étage noble, réservé aux réceptions et aux appartements des maîtres, surplombe le rez-de-chaussée et la cour, dédiés aux tâches triviales. Les rapports au sein même de la domesticité sont très codifiés, voire hiérarchisés – de la « rapareille », la petite bonne presque traitée en sœur par la dame de maison, au porteur de lanterne qui lui éclaire le chemin quand elle se déplace la nuit, en passant par les nourrices qui veillent sur ses enfants. On imagine ainsi volontiers la signare, nonchalamment accoudée au balcon-coursive de son imposante demeure, surveillant son petit monde.

Par Françoise Diboussi.