Turbans, coiffes de reines

À l’instar du phénomène nappy, le turban fait de plus en plus d’adeptes parmi les Afro-descendantes, qu’elles soient du continent ou de la diaspora. Des Sikhs du Rajasthan aux Berbères d’Afrique du Nord, cet attribut tant culturel que religieux est ainsi devenu un étendard pour celles qui revendiquent leurs racines africaines.

Aussi surprenant que cela paraisse, le turban, originaire d’Orient, a d’abord essaimé dans les grandes cours d’Europe de l’Ouest avant de se muer en emblème de la fierté afro. Explications.

D’Orient en Occident

14531 : les Turcs prennent Constantinople (actuelle Istanbul), capitale de l’Empire romain d’Orient. Cette date marque le début de la Renaissance durant laquelle chrétiens occidentaux et musulmans ottomans, devenus voisins par la force des choses, développent des rapports troubles, mélanges de fascination et de répulsion réciproques. C’est à la faveur de ces échanges, ainsi qu’au gré des courants orientalistes successifs qui traversent ensuite l’Europe jusqu’au XIXe siècle, que le turban investit progressivement le vestiaire de nombreuses élégantes et de quelques coquets. Il est souvent agrémenté de plumes, de perles ou de pierreries comme en témoigne La Grande Odalisque (1814), une des toiles du célèbre peintre Jean-Auguste-Dominique Ingres. Rien de comparable avec le simple fichu porté par les paysannes ou les ouvrières de cette période, pour se dégager le visage et se protéger la tête pendant leur dur labeur.

Au début du XXe siècle, en particulier dans les années 1920, le turban est très prisé par les starlettes du moment. Une tendance popularisée par des couturiers comme Paul Poiret ou Coco Chanel, apôtres du chic à la française. Pendant les années 1940, le vestiaire féminin se rationalise ; le foulard se substitue au turban et se résume à une protection utilitaire pour toutes celles qui s’engagent dans l’effort de guerre et travaillent à l’usine.

Une décennie plus tard, l’accessoire redevient glamour, remis au goût du jour par des icônes du style comme Marlene Dietrich, Greta Garbo, Elizabeth Taylor ou Grace Kelly. Aujourd’hui encore, les fashionistas de tous bords, sur les pas de ces illustres aînées, peaufinent leur allure rétro en arborant un turban sur la tête, voire un foulard autour du cou ou de la taille. Sans oublier ces grands noms de la haute couture contemporaine (Lacroix, Yves Saint Laurent…) qui l’incorporent régulièrement à certaines de leurs collections bohêmes chic.

 

Un manifeste de l’identité noire

Chez les Africains subsahariens, tout comme chez les Afro-Américains et les Antillais, la symbolique du turban est loin de ce qu’elle a pu être en Europe tout au long de ces siècles. Dans le contexte esclavagiste et colonialiste que ces communautés ont connu, il s’agit d’abord d’un symbole de hiérarchisation sociale et de discrimination raciale qui permet de distinguer les Noirs des élites blanches. En effet, l’usage, si ce n’est la loi, interdit aux femmes noires, esclaves ou non, d’arborer les mêmes couvre-chefs que leurs « maîtresses ».

Toutefois, ce qui était à l’origine une contrainte vestimentaire dégradante, s’est transformé au fil du temps en un attribut de fierté. Aux Antilles, les femmes se sont ainsi réapproprié le têt-maré, un turban en madras tissé qui, suivant la façon dont il est noué, renseigne sur le statut marital de celle qui le coiffe. En Afrique de l’Ouest, dans la culture yoruba, le gele, lui, est l’accessoire des grandes occasions. Le nouage de cette grande pièce textile, généralement taillée dans un tissu traditionnel, requiert un savoir-faire si particulier que, localement, certaines femmes monnaient leur expertise en la matière.

Plus qu’un talent d’ailleurs, le nouage du turban est tout un art sur lequel nombre de marques spécialisées capitalisent aujourd’hui – emmenées par des ambassadrices telles que Aïssata Kamara de Turbanista ou DK Ange d’Osez le foulard – qui se font fort de le « démocratiser ». Et comment ne pas remarquer la prolifération de tutoriels diffusés sur la toile par des modistas chevronnées ?

S’il faut bien admettre que cette coquetterie n’a pas toujours été assumée – durant un temps, le turban servait davantage à dissimuler une chevelure afro en bataille, les jours de flemme capillaire, qu’à souligner un port de reine –, elle est depuis quelques années incarnée par des figures de proue dont la chanteuse-compositrice Erikah Badu. Gourou de la première heure, cette dernière a sans doute été influencée par ce courant de la religion rastafari dont les adeptes, les Boboshanti, drapent leurs dreadlocks dans un turban qu’ils ne retirent jamais – ou presque. Puis, d’autres célébrités telles que l’actrice Lupita Nyong’o, la diva Angélique Kidjo ou encore la it-girl Solange Knowles, pour ne citer qu’elles, sont à leur tour devenues les têtes d’affiche d’un mouvement désormais planétaire.

1 Avant cette date, les Européens du Moyen Âge se coiffaient souvent de chaperons, sortes de capuchons à longue pointe, semblables à des turbans mais qui, a priori, n’ont rien à voir.

Texte Betty Ntonye

Photos Joey Rosado