Web séries : l’avenir du cinéma africain ?

C’est le « nouveau style » qui fait fureur sur le net. Histoires d’amour, films d’action, drames… Les auteurs, totalement libres, ne s’interdisent rien. Et ça marche, même parfois avec des bouts de chandelle !  L’Afrique n’est pas en reste et y a trouvé un formidable outil de promotion culturelle.

Vidéos clips, blogs… Autant de formes d’expression, d’écriture qui ont envahi le net depuis environ une décennie. Le « petit dernier » s’appelle la web série, le nouveau « style » qui fait fureur chez les internautes et qui connaît une crise de croissance étonnante. La preuve :  elle dispose désormais d’une économie et d’un marché spécifiques. Même si les plus gros producteurs dans ce domaine restent (sans surprise) les Etats-Unis et la France, l’Afrique commence à bouger sérieusement et tente de se faire une place dans ce nouvel univers cinématographique. Et le pari pourrait être gagné.  Avec plusieurs dizaines de millions de vues sur les plateformes de partages de vidéos (Youtube, Dailymotion…) et sur les sites de certaines chaînes de télévisions, la web série prend de l’envergure et dessine peut-être l’avenir du cinéma africain contemporain.

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La série An african city @AnAfricanCityTV

L’avantage de la web série, c’est qu’elle est accessible à tous. Les esprits chagrins objecteront qu’on ne s’improvise pas réalisateurs, ceux-là n’ont pas encore compris que dans l’univers du net et de l’instantané, tout est possible. En général, l’aventure commence par de petites vidéos postées sur le web pour amuser la galerie. Selon Harold Varango, réalisateur de la web série Persuasif, diffusée également sur ARTE Creative, « Cela permet d’aller plus vite et d’éviter de passer par des intermédiaires. On peut aussi y faire ce qu’on veut ». C’est ainsi que la plupart des web séries les plus connues ont débuté. Relations amoureuses tumultueuses, scènes d’actions et épisodes dramatiques dignes des films hollywoodiens… leur scénario et leur réalisation sont de plus en plus élaborés. Mais, plus essentiellement, c’est en abordant des sujets de société que les web series apportent une réalité brute, actuelle, authentique et cocasse, souvent oubliée ou négligée dans les films de fiction traditionnels. C’est un nouveau genre qui s’impose, reflète l’air du temps et qui représente une plateforme considérable pour la promotion de la culture africaine.

En terme de budget, comparé aux long métrages issus des circuits « officiels »,  on change radicalement de dimension. Une bonne part des réalisateurs sont des amateurs, disposant de peu de moyens financiers et matériels. Une web série coûte dix à vingt fois moins cher qu’un  téléfilm traditionnel et, de façon générale, leurs auteurs financent leurs projets par leurs propres moyens ou grâce au financement participatif via des appels aux dons, ou au crowdfunding (qui rapportent en moyenne entre 5 000 et 10 000 euros). Mais grâce au succès grandissant de ces « e-films », de nouvelles opportunités de financement, tant public que privé, s’offrent à leurs concepteurs.

En France et en Afrique, chance inouïe, toutes les chaînes de télé s’y intéressent, même si la recherche d’aide au financement peut se révéler le parcours du combattant pour certains. Il existe tout de même des alternatives. En France par exemple, les structures chargées de distribuer les aides publiques sont très réactives et les chaînes de télévision d’Etat développent, sur leurs sites internet, des espaces de diffusion qu’elles financent. C’est le cas des sites France TV Nouvelles écritures et Studio 4, pour le groupe France Télévisions, et de Arte Créative, pour la chaîne franco-allemande éponyme. En Afrique, même si l’engouement est là, pour qu’une production survive sur la toile, elle doit avoir un public participatif signalé par le nombre de clics, de vues, d’abonnements ou de partages. L’implication du téléspectateur est la colonne vertébrale de la web série. Cependant,  bien que l’accès à internet soit en augmentation, le taux d’audience reste faible sur le continent et la majorité des web séries ne dépassent pas leur cinquième saison. En ce qui concerne la rémunération des auteurs sur Youtube, principale plateforme de partage de vidéos, le reversement de recettes publicitaires est compris entre 80 centimes et 1 euro pour 1000 vues. More followers, more money…

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Gaye et Babs, acteurs principaux de la web série Barber Shop @DR

LES WEB SERIES QUI CARTONNENT

Parmi toutes les oeuvres diffusées sur internet, il y a le Saint-Graal des web séries africaines, c’est-à-dire celles qui comptent des dizaines de millions de vues et d’abonnés. Barber Shop (d’origine franco-africaine) est l’une d’entre elles. Non, il ne s’agit pas du célèbre film avec Ice Cube dans le rôle principal mais d’un salon de coiffure situé à Strasbourg-Saint-Denis, dans le 10ème arrondissement parisien. La particularité de cette série, c’est qu’on est plongé dans un « vrai » salon de coiffure. Comme l’a expliqué Hugues Lawson Body, son réalisateur, « J’ai simplement posé ma caméra sur une réalité ». Sa recette: toutes les communautés sont représentées, décloisonnées et une bonne dose de fou rire est garantie du début à la fin, grâce au duo infernal que forment le coiffeur Babs et Gaye, son ami de toujours.

On ne peut pas parler de web séries sans citer An African City. C’est LA série web (d’origine nigériane) qui bouscule tous les stéréotypes et montre une Afrique décomplexée, ouverte, et moderne. Elle raconte le parcours et le quotidien de cinq jeunes femmes fortunées ayant suivi des études en Occident qui sont rentrées « au pays » vivre leurs rêves. Tenues de créateurs, bandes musicales néo-soul, sujets tabous, concurrence, jalousie, rejet de leurs cultures « trop occidentales… On nous dévoile une facette du continent inconnue du grand public.

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The Sea is Behind de Hicham Lasri @MedhiOuassat

Parmi les réalisateurs qui font le buzz, il y a l’incontesté Hicham Lasri, 39 ans. Depuis 2014, il a su imposer son style novateur qui mélange improvisation et écriture avec des acteurs qui interprètent les rôles avec brio. Décalées et déroutantes, ses web séries exposent les contradictions de la société marocaine. Lasri braque sa caméra sur les marginaux de la société et des personnages complexes comme dans son premier opus, C’est eux les chiens, qui décrit le quotidien d’un ancien prisonnier politique, ou encore The Sea is behind, sorti en septembre dernier et qui raconte l’histoire d’un homme qui se travestit pour danser dans les cérémonies de mariages et essaye de convaincre son entourage qu’il n’est pas homosexuel.

Marella LUMBILA